Se nourrir en Mauricie
On ne s’étonnera pas d’apprendre que, même en pays riche, le fait de manger à sa faim et, surtout, de s’alimenter sainement n’est pas l’apanage de tout le monde. Une étude du Dispensaire diététique de Montréal, en collaboration avec l’Agence de santé et de services sociaux de la Mauricie et du Centre-du-Québec, nous donne un bon aperçu de la situation régionale.
L’étude porte sur la détermination du coût du panier de provision nutritif (PPN), soit le montant qu’il en coûte pour une commande hebdomadaire d’aliments à coût modique qui satisfait les besoins nutritionnels. Une famille type comprenant deux adultes et deux enfants devait payer en 2009 en Mauricie[1] 185,63 $ pour bien s’alimenter, soit un peu moins de 10 000 $ par année .
Premier constat. Le prix et la qualité du PPN varient selon l’endroit où l’on s’approvisionne. Plus la surface du magasin d’alimentation est grande, plus le prix de la nourriture est bas et plus le choix des aliments est varié. En fait, pour chaque augmentation de surface de 10 000 pieds carrés, il y a une diminution de 6,70 $ par semaine du PPN. Règle générale, les magasins à grande surface se retrouvent sur les grandes artères des zones urbanisées et ils sont accessibles surtout en voiture. Ceci défavorise la population qui réside dans les premiers quartiers de nos villes et celle qui réside en milieu rural. Les gens éloignés des grandes surfaces, à défaut de pouvoir payer des coûts additionnels de transport, doivent donc se contenter d’un PPN composé d’aliments plus chers.
Proportion du revenu médian après impôt que représente le coût du PPN
pour quatre types de famille, Mauricie/Centre-du-Québec
Le graphique plus haut nous apprend que le prix du PPN ( 185,63 $ toujours) représente 14 % des revenus d’une famille moyenne, alors que pour une famille à faible revenu, il équivaut à trois fois plus, soit 42 %. Mais dans les faits, une famille à faible revenu ne peut pas débourser autant pour se nourrir. Le prix du logement étant incompressible (46 % du revenu), il ne reste bien souvent à peine que 20 % du revenu pour manger. Ainsi, les familles les moins fortunées de la région consacrent au plus la moitié de la somme requise pour se nourrir, compromettant ainsi leur besoin nutritionnel et celui de leurs enfants. À noter qu’en Mauricie, selon les estimations les plus récentes, au moins 35 000 personnes vivaient sous les seuils de faibles revenus. C’est donc près de une personne sur dix qui se retrouve en situation d’insécurité alimentaire.
Autre point. Les personnes à faible revenu sont couramment portées à choisir des aliments procurant une satiété immédiate. Ainsi, leur alimentation riche en gras et en sucre favorise, paradoxalement, l’obésité. Au surplus, tel qu’évoqué dans un bloque précédent, ce sont les femmes de familles à faible revenu qui choisissent en moins grand nombre l’allaitement maternel. Elles doivent donc ajouter environ 2 000 $ par année à leur PPN en préparations commerciales pour nourrisson.
Les auteurs du document ont raison de conclure : « […Voilà] un argumentaire pour ouvrir un dialogue sur le thème de la sécurité alimentaire avec les décideurs locaux ». Voilà surtout une étude qui démontre que la Mauricie ne comptera jamais trop d’organismes et d’actions concertées en sécurité alimentaire et que, plus que jamais, nous devons multiplier nos efforts du côté de la lutte contre la pauvreté ainsi que de la réduction des inégalités sociales.
[1] L’étude porte sur l’ensemble de la région sociosanitaire Mauricie et Centre-du-Québec. Nous supposons que le montant indiqué ne varie pas de façon significative pour chacune des régions administratives.
| Cette entrée a été posté par Réal Boisvert le 15 mai 2012 à 10:00 , et placée dans Mauricie, Santé. Vous pouvez suivre les réponses à cette entrée via RSS 2.0. Les commentaires et les pings sont fermés pour l'instant |
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15 mai 2012 12 h 04
Cette étude est intéressante et démontre clairement les impacts des inégalités sociales et économiques sur la santé et l’alimentation. Je suis cependant déçue de la finale : les organismes en sécurité alimentaire ne sont pas la solution à long terme, limiter la vision de la sécurité alimentaire à la seule présence de ces organismes équivaut à refuser de lutter efficacement contre la pauvreté et à redistribuer équitablement la richesse. Ils sont malheureusement indispensables pour le moment, et seulement donner à manger plutôt que de chercher des solutions permettant la sortie de la pauvreté, est, à mon avis, faire preuve de paresse !
15 mai 2012 14 h 53
Vous avez parfaitement raison. J’aurais dû écrire ; «la Mauricie, NOTAMMENT, ne comptera jamais trop…». Pour ce qui est du travail en amont sur les facteurs déterminants de l’insécurité alimentaire, mais aussi sur toutes les autres problématiques de santé, la question de la lutte contre la pauvreté est incontournable, celle de la réduction des inégalités sociales tout autant. Et dire que la seule présence des organismes en sécurité alimentaire suffit à contrer l’insécurité alimentaire n’est pas faire preuve de paresse, mais d’aveuglement.
Et puis, entre vous et moi, on ne va quand même s’empêcher de souligner les efforts de tous ceux et celles qui travaillent à soulager la misère au motif qu’ils ne luttent pas assez contre la pauvreté mais s’adonnent surtout à réparer des pots cassés !
Merci de votre commentaire.
16 mai 2012 11 h 27
Merci pour cet article! Ce sont des statistiques intéressantes et à mon avis, un angle intéressant pour aborder la question de l’alimentation.
J’ai tendance à penser qu’une des façons de travailler en amont est de promouvoir des partenariats avec des acteurs locaux. Mais pour lier ces partenariats, il faut connaître les gens qui font de l’agriculture ou qui ont des commerces et qui sont susceptibles de donner un coup de pouce aux organismes ou directement aux personnes. Lier des relations entre les producteurs agricoles, les gens dans le besoin et les organismes en sécurité alimentaire permettrait de développer de nouvelles approches pour accroître la sécurité alimentaire, sans toujours dépendre uniquement d’organismes.
Un premier exemple inspirant est le partenariat entre la Ferme Héritage Minier et SOS Dépannage Moisson-Granby, intitulé « Aidez-nous à nourrir le monde! ». Dans le cadre de cette initiative ayant pour but d’amasser des denrées alimentaires pour soulager de la faim 2000 personnes démunies de leur région, ils encouragent les citoyens à leur faire parvenir, entre autre, des semences de toutes sortes pour cultiver une surface équivalente à 2 500 pieds carrés (environ 230 mètres carrés). Leur but pour l’année 2012: récolter 1/2 tonne de légumes frais.
Un autre exemple intéressant, est l’organisme Bonne bouffe bonne boîte, qui est un groupe d’achat collectif qui a comme but principal de faire épargner de l’argent tout en proposant des fruits et légumes frais, de haute qualité. L’avantage de l’approche de l’achat groupé, c’est également de proposé un panier qui réponde réellement aux besoins quantitatifs (personne seule, couple ou famille) et au budget de chacun.
En innovant dans les méthodes, on innovera dans les solutions également!
18 mai 2012 08 h 46
«En innovant dans les méthodes, on innovera dans les solutions également», dites-vous… J’ajouterai : avec votre commentaire éclairé, vous faites vous-même partie de la solution Marianne. Merci !
17 mai 2012 15 h 30
Merci pour cet article Réal. Je travaille depuis plusieurs années à consolider et développer la concertation avec les organismes en sécurité alimentaire à Trois-Rivières, et aussi au niveau régional avec le Consortium en développement social de la Mauricie. En travaillant à améliorer les services et surtout en travaillant directement avec les personnes qui vivent des situations de pauvreté et d’insécurité alimentaire, on fait plus que distribuer de la nourriture: on crée des plateaux de travail dans les distributions alimentaires, les gens apprennent à cuisiner dans les cuisines collectives, ils achètent des denrées dans les groupes d’achats ce qui permet de diminuer les coûts du panier d’épicerie, ils jardinent l’été dans les jardins communautaires et surtout ils se solidarisent, brisent leur isolement, connaissent les ressources de leur milieu et certains se réintègrent à l’emploi grâce aux opportunités qui leur sont présentées. On ne travaille pas pour eux et à leur place, mais avec eux. Rappellons nous cependant que ce n’est pas toujours facile de s’impliquer et d’être actif quand on a le ventre vide. Pour ne donner qu’une statistique d’un territoire de la Mauricie, 1650 personnes par semaine utilisent les distributions alimentaires à Trois-Rivières.
Le projet « Bonne boîte, bonne bouffe » cité précédemment est une super belle initiative et bonne nouvelle, le comité régional en sécurité alimentaire travaille actuellement à analyser les possibilités de mettre sur pied ce projet dans la région. En terminant, je ne peux passer sous silence les interventions du Ministre de l’immigration du gouvernement Harper qui nie cet état de fait au Canada, suite au rapport du rapporteur officiel de l’ONU. Ce dernier dénonce l’inaction du gouvernement envers les personnes de plus en plus nombreuses qui vivent de l’insécurité alimentaire au pays, particulièrement les autochtones. Pour visualiser l’implication des gens dans le projet régional « Se nourrir, agir et se développer », il est possible de visionner le court métrage produit par Gilles Roux sur le site web du CSSSTR au http://www.allerplusloin.ca
18 mai 2012 08 h 48
Soit dit en passant, j’ai eu l’occasion de visionner le film de Gilles Roux, et je me joins à toi Marie-Josée pour inciter les lecteurs et lectrices de Blogue Mauricie à répondre à ton invitation. Voilà un projet «Se nourrir, agir et se développer» qui «table» non seulement sur l’aide alimentaire mais qui mise surtout sur le potentiel de développement des personnes et leur capacité d’agir. La parution toute proche du rapport du directeur de santé publique, en plus du film de Gilles Roux, fera une place importante à ce projet, une initiative remarquable pilotée par le CSSSTR et ses partenaires.
18 mai 2012 16 h 26
Je crois qu’il est important de souligner que l’accroissement de la sécurité alimentaire est une responsabilité qui doit être partagée, entre autre, entre les niveaux national, régional et local. C’est pourquoi il faut faire reconnaître cette réalité qu’est l’insécurité alimentaire de plusieurs ménages du Québec afin de mobiliser les acteurs des différents niveaux et créer des partenariats pour agir en matière de sécurité alimentaire. Constatant la réaction du gouvernement face aux constats du rapporteur spécial de l’ONU sur la sécurité alimentaire, il reste du travail à faire à ce niveau.
Quant au rôle important que jouent les organismes communautaires en matière de sécurité alimentaire, merci Marie-Josée de faire le point sur leurs différentes orientations d’action. Au-delà du dépannage alimentaire, il y a en effet de multiples initiatives locales, ici même en Mauricie, qui ont pour objet de faire cheminer les personnes en insécurité alimentaire vers une plus grande autonomie alimentaire. Sans compter que plusieurs actions s’inscrivent dans une stratégie de développement des communautés.
De fait, je crois aussi qu’il y a des actions à poser en amont face au constat que le panier à provision nutritif n’est pas accessible financière aux familles à faible revenu. L’une des pistes d’action est d’améliorer l’accès à des aliments nutritifs à faible coût. À cet égard, plusieurs moyens sont à la portée des acteurs locaux et régionaux. J’ajouterai aux exemples d’actions mentionnées dans les commentaires précédents (cuisines collectives, jardins communautaires, groupes d’achats, etc.), la mise en place de transport pour améliorer l’accès aux épiceries à grande surface, donc à une plus grande variété d’aliments à plus faible coût. Plusieurs initiatives locales prometteuses prennent vie régulièrement. Il importe de mobiliser les acteurs et d’assurer une concertation pour soutenir ces initiatives afin d’en faire profiter le plus grand nombre.
Pour conclure, n’oublions pas que le coût d’une saine alimentation (du PPN) n’est qu’un élément au sein du revenu des familles. Ainsi, certaines pistes de solution se retrouvent certainement en dehors de la filière agro-alimentaire.
22 mai 2012 09 h 05
Merci pour ce commentaire, tout en rappelant, à l’instar de Mme Marie-Josée magny, plus haut, que «certaines pistes de solution se retrouvent en dehors de la filière agro-alimentaire».
22 mai 2012 10 h 33
Bonjour Réal
Je veux souligner la sortie la semaine dernière d’un rapport de l’ONU sur l’insécurité alimentaire au Canada. L’envoyé de l’ONU, Olivier Shutter nous y apprend que 900 000 canadiens vivent de l’insécurité alimentaire et que 1 famille sur 10 avec des enfants de moins de 6 ans peinent à les nourrir convenablement. Comment notre bon gouvernement Harper réagit-il à ce courageux rapport? À sa manière habituelle, c’est-à-dire en niant les faits et ridiculisant le messager.
Pourtant tous ceux qui oeuvrent dans les organismes communautaires, pas seulement ceux qui offrent de l’aide, connaissent bien cette triste réalité. Comment en est-on rendu à ce point, alors que le Canada s’était engagé à éradiquer la pauvreté chez les enfants dans les années 90? Des années de politique néolibérale explique cet état des choses qui continuera d’empirer si on n’en revient pas à des principes de justice sociale et de bien commun.
Et ce n’est sûrement ce premier ministre va-t-en-guerre qui s’amuse à acheter des F35 à coût de milliards qui va sortir ces familles de la pauvreté. Il a fait tout pour la cacher, pervertissant même le système de collecte d’information (Statistiques Canada).
Pendant ce temps c’est un enfant sur dix qui connait la faim, se développe moins qu’il le devrait, arrive à l’école désavantagé et devient plus susceptible de décrocher. Et ce sont 10 % de parents démunis qui vivent l’odieux de priver leurs petits, générant stress, angoisse et honte.
22 mai 2012 11 h 35
Ce commentaire se devait d’être écrit. Merci Denise.
23 mai 2012 13 h 35
À l’Instar de la concertation coordonnée par ma collègue Marie-Josée Routhier à Trois-Rivières, je travaille depuis 2009, au soutien du Comité Sécurité Alimentaire Shawinigan (CSAS) regroupant une dizaine d’organismes à Shawinigan. Ceux-ci travaillent très fort à redonner un espoir et une dignité aux personnes qu’ils accompagnent avec du dépannage, de l’aide alimentaire directe, des cuisines collectives et communautaires, des tablées populaires, des popotes pour des individus, familles et enfants de Shawinigan. Avec le travail et le coeur de dizaines d’intervenants et de bénévoles, des centaines de personnes en situation de pauvreté ou d’insécurité alimentaire ont accès à des repas d’une tablée ou d’une popote à chaque jour ou à chaque semaine. Près de 150 adultes et 234 enfants participent à une cuisine collective ou apprennent à cuisiner en groupe, sans compter le grand nombre de personnes ayant recours à un panier de denrées.
Les impacts de ces services sont nombreux : être en relation avec au moins une personne dans sa journée, développer son réseau social, développer sa capacité de prise en charge, s’impliquer bénévolement et agir dans sa collectivité, travailler ou poursuivre ses études, améliorer ses connaissances et compétences et les mettre en pratique, participer aux discussions et aux décisions, etc… Rappelons-nous que nul n’est à l’abri d’une situation difficile.
Il est donc essentiel de reconnaître, de soutenir ces organismes et de poursuivre la concertation favorisant des liens d’entraide entre les organismes, le partage d’expériences et de stratégies pour le maintien et le développement des services et des occasions de formation. En plus des actions de promotion et de sensibilisation auprès des acteurs municipaux et des intervenants du milieu, des initiatives concertées originales sont mises de l’avant, comme «Transport solidaire» et «Denrées solidaires». La CDC du Centre-de-la-Mauricie en assume le leadership avec le CSAS. Les actions prévues donneront accès la sécurité alimentaire et aux services de base avec du transport gratuit. De plus, la mise sur pied d’un système d’approvisionnement collectif entre organismes du CSAS fournira une plus grande quantité et variété de denrées fraîches aux personnes rejointes ! Fait à noter, les denrées seront prioritairement achetées auprès de producteurs locaux et régionaux. Ces actions favoriseront donc aussi le dynamisme socioéconomique de Shawinigan et de la Mauricie! Un exemple à suivre !
Comme le soulignait le Dr Grenier à la radio ce matin, à la suite du lancement du rapport sur les inégalités sociales de la Mauricie et du Centre du Québec, poursuivre les actions et la concertation en sécurité alimentaire avec les acteurs du milieu est une approche de développement des communautés et une stratégie à maintenir afin d’améliorer la santé des moins favorisés !
23 mai 2012 15 h 09
Merci d’avoir pris le temps de faire cet éloquent et si utile commentaire !