Le patrimoine oublié…
Il était là près de moi. L’œil brillant et le geste fébrile, il racontait. Intarissable. Droit comme un I sur sa chaise, il ne faisait pas ses 94 ans bien sonnés. Mon ex-voisin était une véritable encyclopédie vivante. Sa mémoire rivalisait avec le disque dur de mon ordinateur. À l’écouter, des pans entiers de l’histoire de Trois-Rivières se déroulaient sous mes yeux.
Avec force détails, M. Beaumier se souvenait des événements importants de son époque. De la glacière des Trois-Rivières au trafic maritime des belles années, son souvenir des dates et des gens était remarquable. Bien sûr, Gaby, sa conjointe de toujours, le corrigeait quelques fois sur une date ou un nom – Mais non Marcel ! C’est en 1961 que c’est arrivé pas en 1959 ! Néanmoins, il me fascinait. Devant un auditoire, il reprenait vie; la candeur d’une jeunesse toujours présente. Épris d’une soudaine urgence de raconter, comme si le temps lui était compté.
Aujourd’hui, M. Beaumier ne raconte plus. Il s’est éteint en novembre 2009, rejoindre sa Gaby bien aimée partie quelques mois plus tôt. Aujourd’hui, en me rappelant mon ex-voisin je me demande combien de M. Beaumier nous avons la chance de connaître dans notre vie ? Et quelle place leur fait-on ? Quelle importance leur accorde-t-on ?
Quand on parle de patrimoine, on songe bien souvent à ces vieilles maisons ou quartiers historiques de notre communauté. Le ¨Petit Larousse¨ le décrit comme suit : «ensemble de biens hérités du père et de la mère; héritage commun d’une collectivité». Pour moi, le patrimoine c’est aussi la mémoire vivante de notre collectivité. Nous avons tous notre histoire. Bien sûr, les musées, les sociétés d’histoire ou même encore nos recherches généalogiques racontent notre patrimoine. Mais pensons à tous ces aînés, qui sont toujours là et bien en vie, qui ont une histoire à raconter : la leur. Patrimoine bien vivant, ils ont vécu l’agriculture des années 40, la grande dépression, les usines de couture, le travail en forêt. Laissons-les raconter leur histoire. Notre patrimoine.
Je viens d’une famille qui ne se racontait pas. C’était la génération du moment. On avait rien à dire, voilà tout. La génération du silence. J’aurais aimé savoir. Savoir quelle a été la vie de mes agriculteurs de parents. Quelle misère ont-ils vécu. Pas par voyeurisme, loin de là. Mais plutôt connaître mes origines, d’où je viens. Pourquoi aujourd’hui ceci est-il plus important pour moi que cela ? Mon passé s’imprègne sur mon présent. Je n’y peux rien. C’est mon histoire.
Je me rappelle mes cours d’histoire au secondaire. Comme tous les jeunes, la guerre des autres ne m’attirait pas vraiment. Avec des volumes garnis de photos en noir et blanc, il n’y avait rien pour augmenter l’intérêt. Je dois mes notes essentiellement à la qualité de mes dessins et non aux dates historiques retenues. C’est tout dire ! J’ose imaginer un instant une nouvelle approche de l’histoire dans nos écoles. Qu’on invite un aîné à se raconter devant nos jeunes. Créer ainsi un moment de pure magie entre jeunesse et sagesse. Partage d’émotions et des difficultés rencontrées. Que serait une période dans le programme scolaire pour en faire un cours d’histoire bien vivant ? Créer ainsi un rapprochement entre jeunes et moins jeunes. Je songe alors à ce retraité et à son sentiment d’être soudainement utile à sa communauté. Je pense aussi à l’intérêt renouvelé des jeunes face à leur propre histoire. Fini l’histoire statique. Bienvenue l’histoire vivante.

Bach et Beethoven nous ont légué sans nul doute un patrimoine de grande valeur . Les écrits de leur musique ont su traverser les âges. Mais nous ne sommes pas tous des musiciens. On doit apprendre à se raconter mais surtout à s’écouter. Pour apprendre et se souvenir.
La connaissance doit être partagée. Nous devons perpétuer le savoir et le vécu. Nos souvenirs et notre histoire aussi. Afin que rien ne meurt . Si vous connaissez un M. Beaumier, écoutez-le car il a des choses à vous dire.
Écoutez-le raconter son histoire car elle est aussi la vôtre.
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Ceux qu’on n’oublie pas ne meurent jamais - Spartacus
| Cette entrée a été posté par Gaëtan Daviau le 22 novembre 2011 à 9:00 , et placée dans Mauricie. Vous pouvez suivre les réponses à cette entrée via RSS 2.0. Les commentaires et les pings sont fermés pour l'instant |
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22 novembre 2011 10 h 01
C’est là un article touchant et plein de vérité. Merci beaucoup!
22 novembre 2011 10 h 03
Cher Gaetan, ta plume est sensible et fait du bien. Elle me remémore de bons vieux souvenirs d’enfance; une certaine insouciance lorsq’on est jeune, mais combien difficile pour nos parents et grands-parents que ce dur labeur vécu, ces temps passés où comme tu le dis si bien, les jeunes n’en savent que quelques mots aujourd’hui. Tu devrais faire avancer ton idée afin que le ministère de l’éducation aborde dans ce sens pour que nos aînés aient le bonheur de se raconter auprès des jeunes et moins jeunes aussi. Que de questions seraient soulevées par plusieurs jeunes élèves alors qu’ils apprendraient que dans le temps, on vivait quand même sans cellulaire, ipod… Ce serait une très belle interaction entre deux mondes différents mais combien stimulant pour l’un et l’autre.
22 novembre 2011 12 h 01
@ Marie-Pier: merci pour ces bons mots…réconfortant.
@ Marie-France: Merci de ton commentaire généreux. Tu es toujours présente et je te remercie. En effet, je crois que le mariage de le jeunesse et de la sagesse dans nos écoles pourrait être une belle chose à partager et à explorer. J’ignore encore si des ouvertures peuvent être faites mais cela vaut bien la peine d’essayer. Mais qu’en disent nos commissions scolaires ? J’ai toujours pensé que les aînés en vieillissant devraient se rapprocher des plus jeunes au lieu de les ghettoriser dans des maisons de retraite. Rajeunir pour mieux vieillir…
22 novembre 2011 12 h 27
wow! Je ne s’avais pas que tu écrivais! C’est une très bonne idée que tu as là. Merci d’avoir partagé avec moi xxx
24 novembre 2011 14 h 39
J’ai lu une fois une citation qui disait: Une personne âgée qui meurt, c’est comme une bibliothèque qui brûle…..
J’ai eu cette chance d’avoir une grand-mère qui nous racontait le quotidien de son enfance. Que de plaisirs nous avons eu à écouter ses histoires teintées de détails qui nous faisaient revenir, encore et encore écouter son histoire. Quelques années avant son départ, elle nous a légué un cadeau inestimable: son auto-biographie….. Je la conserverai précieusement. Inestimable.
25 novembre 2011 07 h 26
Merci Patricia de ce témoignage. J’adore la citation » Une personne âgée qui meurt, c’est comme une bibliothèque qui brûle….. ». Cette phrase résume bien le sujet du billet. Vous êtes chanceuse d’obtenir une auto-biographie, cela est plutôt rare et comme vous dites si bien: inestimable. Merci Patricia d’avoir partagé, j’apprécie beaucoup.
27 novembre 2011 10 h 02
Bonjour Gaétan,
J’ai aimé te lire et découvrir chez toi ce talent épistolaire.
Jules
27 novembre 2011 14 h 52
Merci Jules !
29 novembre 2011 08 h 54
Bonjour Gaëtan,
Ton témoignage est touchant. Il me rappelle une activité faites il y a longtemps…. au secondaire. J’étais allée passer du temps dans une résidence pour personnes âgées. J’avais été très touchée par le bagage d’expérience et la profondeur qu’habitaient les récits des résidents malades et diminués physiquement. Je prends ton texte comme une invitation à se raconter, mais aussi, à écouter, à provoquer le partage. La vie de l’autre fait écho et m’apprend pour mon propre parcours…et, ceci apporte parfois un parfum agréable, poétique me permettant de mieux savourer le présent qu’un jour je raconterai!
29 novembre 2011 19 h 30
Merci France, c’est gentil. Si tu trouves mon texte touchant, alors moi je trouve le tien poétique. Oui, en effet, mon texte appelle au partage et à l’attention des gens âgés qu’on oublie trop souvent. Merci pour ton commentaire, j’apprécie vraiment.